Echiquier : un arbre, un père, un fils, une histoire

Il y a 70 ans mon père a sculpté ce jeu d’échecs. Il y a 45 ans, il plantait un arbre, plus exactement, un noyer. Il y a 3 ans, je ramenais dans mes bagages quelques planches tirées de ce noyer, parti trop tôt comme mon papa. Aujourd’hui, c’est le moment d’écrire la conclusion de cette histoire en fabriquant le plateau d’échec et de lui rendre hommage. 

1 – Un arbre, un père, un fils, une histoire et un jeu d’échecs sculpté !

Mon père a sculpté il y a environ 70 ans un jeu d’échecs, il avait 15 ans, il était malade de la tuberculose, il a passé plusieurs mois, voir plusieurs années au sanatorium dans les années 50. J’ai de la chance d’avoir eu un papa quelques années plus tard. Le jeu a été sculpté dans du noyer, il est déjà un peu patiné. Je l’ai toujours connu, pour autant, il n’a jamais eu de plateau et n’a quasi jamais servi parce que certaines pièces comme les fous tiennent difficilement en équilibre.  

Il y a un peu de travail. Les pièces se ressemblent énormément. Il va y avoir une phase d’interprétation et de complément du travail réalisé par mon père avec une teinte. Puis, il y aura toute la partie réalisation de la boite et du damier que j’ai envie de présenter. 

Ce jeu, cette sculpture a une résonance très particulière, c’est une histoire familiale chargée d’émotions. J’ai envie d’aller jusqu’au bout et d’utiliser un bois qui a également une histoire. Quand mes parents sont arrivés en Bretagne alors que j’étais dans le ventre de ma mère, mon père a planté un noyer. Je l’ai vu grandir, j’ai grimpé dans cet arbre, j’ai mangé les noix. Il y a une bonne dizaine d’années, une histoire de fosse septique et de déplacement des drains, et le noyer s‘est retrouvé avec beaucoup trop d’eau et il en est mort. Mais cet arbre, j’en ai ramené quelques planches dans mes valises.

L’idée est de construire cette boite avec le noyer planté par mon père pour boucler la boucle. J’avais envie de finir son travail, de l’interpréter et le réaliser avec son arbre.

Le bois : La planche ici est extrêmement intéressante, on a l’axe, le cœur de l’arbre. Sur cette planche il est très présent. 

C’est intéressant la déformation qu’a subie cette planche. Le bois tire à cœur. Ici, je suis quasiment sur quartier. On dit souvent que le bois sur quartier ne se déforme presque pas. La déformation n’a eu lieu qu’au niveau du cœur de l’arbre. 

Il va falloir enlever le cœur et découper la planche en deux. Si je devais dégauchir la planche, je perdrais 2/3 d’épaisseur et je n’en ferai rien. 

Je souhaite faire une boite et en même temps un plateau. Je vais partir de cases qui vont faire 4cm. Sur un échiquier il y a 8 cases donc j’aurai un plateau qui fera environ 32cm. 

J’ai envie de me faire plaisir et d’inclure dans la boite des petits assemblages japonais. 

Sur l’illustration Sketchup, j’ai mis deux bois différents pour que l’on puisse bien voir l’assemblage, mais à la réalisation ce sera le même bois. 

Le damier, je vais le faire avec le noyer et préparer un plaquage. Pour avoir un contraste et une différence de couleur, je vais également préparer du plaquage dans du wengé. Pour réaliser la partie blanche, j’irai cherché plus dans l’aubier du noyer.  

Ici, on aura un plateau plaqué qui sera fait dans du contreplaqué habillé à la manière de l’ébénisterie. On parle d’un panneau pas forcément dans un bois noble et massif sur lequel je vais faire un plaquage. Pour la cadre, je veux réaliser cet assemblage japonais qui va me demander beaucoup de minutie, car on se retrouve sur du 70/80mm de large et des planchettes d’environ 15mm d’épaisseur. On va avoir des petits intervalles de l’ordre de 3mm. Ça va être l’occasion pour moi de vraiment découvrir et travailler avec des scies japonaises. 

2 – Technique ébénisterie : Découper son propre plaquage et le coller sous vide. 

L’ébénisterie c’est historiquement l’utilisation de l’ébène en mince épaisseur sur un support moins noble. Pour une simple raison économique, l’ébène était un bois cher et rare, il fallait donc l’économiser. Ici, le bois n’est ni cher ni rare, mais il a une forte valeur à mes yeux. Je vous montre comment découper votre propre plaquage et comment le coller sur son support avec une poche à vide.

Je commence par découper mes planches en deux de dimensions égales :

On prépare le bois : dégauchissage et rabotage

Maintenant, je découpe en fine épaisseur mes différentes planches de Wengé et noyer. Il s’en suit le ponçage.

Une fois les planchettes poncées, je découpe des carrés de 4cm par 4cm. Sur un échiquier il y a 8×8 cases, je dois donc faire 64 cases soit 32 cases de noyer et 32 de Wengé. 

Une fois les 64 cases faites, je les assemble et les maintiens jointes via du scotch. 

Mon plaquage pour le damier est maintenant fait. Je dois maintenant le coller sur le contreplaqué de la boite.  

J’ai tout ce dont j’ai besoin sous la main : poche à vide, la pompe à dépression, la colle, le petit plaquage du commerce et quelques outils. 

Je vais commencer par encoller le plaquage principal du damier, car il va moins se déformer. Je sais que le petit plaquage du commerce très fin va avoir tendance à gondoler et il sera plus délicat à mettre en place. 

Pourquoi faire un plaquage en face inférieure (contreparement) : Il me permet, d’une part de cacher le contreplaqué et d’autre part il va surtout permettre d’équilibrer les tensions. Si l’on fait un plaquage que d’un côté, on va faire tuiler et vriller notre bois.

Je vais étaler la colle à la spatule et au petit rouleau. Une fois la colle bien répartie de manière homogène, je peux poser le damier sur le contreplaqué. 

Je peux maintenant passer au collage du petit plaquage du commerce plus fin, sur lequel je vais mettre moins de colle. Je viendrais poser mon contreplaqué dessus. 

Étape mise sous vide : Je glisse mon assemblage dans un tissu pour répartir le vide et cela me permet de le glisser dans la poche sans que mes plaquages bougent. Je branche ensuite la pompe et c’est parti. 

À la fin du vide, je retourne pour vérifier qu’il n’y a pas de plis de l’autre côté au niveau du plaquage et qu’il s’est bien étalé. Il faut maintenant attendre quelques heures, le temps de vider tous les pores du bois de leur air. 

Retrouvez le tuto sur la réalisation des poches sous vides maison et pas cher :

L’attente est finie, on débranche la pompe à air. Les plaquages sont bien collés. 

J’ai un doute sur le fait que le plateau soit parfaitement plat. Si jamais je ne suis pas plat, j’ai plus de 3 mm sur le dessus pour récupérer, et j’adapterai la forme de la boite à la forme du plateau. 

J’ai mon géotextile qui a légèrement adhéré au plaquage sur la face inférieure. Dans ce cas de figure, on a deux possibilités :  

  • – Soit j’ai un peu de colle qui a bavé au moment où je l’ai étalée. Si c’est ça, ce n’est pas très grave, car ce sont des traces superficielles et avec un petit peu de ponçage on pourra les enlever facilement.  
  • – Soit, c’est la quantité de colle mise. Si on en a mis trop et qu’elle est remontée au travers des 6 dixièmes de plaquage (surtout avec un bois avec les pores ouvert), les pores sont bouchés. Au moment où je voudrais mettre la finition, les pores qui seront déjà bouchés et ne prendront pas la finition comme le reste. Les taches de colle vont se voir et on ne peut rien faire. Ici, je ne suis pas inquiet, car on est sur un contreparement. 

Petit rappel : Plaquer avec un minimum de colle. 

Je vais maintenant déligner et préparer de jolies baguettes pour le pourtour.

Je scotche les baguettes au plateau le temps que la colle sèche. 

Deux astuces pour mettre une pression sur plusieurs directions : 

  • Si vous avez besoin de faire ce type de collage (qui s’appelle une alèse) où l’on colle des baguettes sur les contours, on peut tout simplement mettre un serre-joint et glisser un petit coin et vous serrez. 
  • Une autre qui demande un peu plus d’investissement. Vous prenez une petite poignée qui permet également d’exercer une pression. 

Un peu d’attente puis on enlève tout le scotch. Voilà le résultat final après les différents collages.

Retrouvez plus de détails en vidéo :

3 – Assemblage japonais : la queue d’aronde Nejiri Arigata avec des outils à main.

Un tuto pour apprendre à réaliser cette queue d’aronde japonaise NEJIRI ARIGATA. Je vous présente toutes les étapes du tracé, mais aussi de la réalisation de cet assemblage japonais hors du commun.

Dans un premier temps, il y a un travail de tracé qui va être minutieux. J’ai envie qu’il soit le plus simple possible, le plus répétitif et précis possible. Je fais ce travail sur ordinateur avec Sketchup. 

Création du gabarit pour tracer : 

J’ai le même tracé à l’extrémité de ma planche que sur le côté. Je vais le mettre sur une petite baguette. Grâce à cela, je vais pouvoir reporter les points d’un côté et de l’autre. Pour être encore plus précis, j’ajoute à la baguette une butée à l’extrémité. Elle va me permettre d’être en appuis pour les deux côtés. 

Première étape : Mettre les baguettes à la même épaisseur que mes planches, pour cela je vais les raboter. 

Je colle un premier morceau pour faire une première butée en vérifiant l’équerrage. Comme le gabarit fonctionne par retournement, une fois je mets la butée d’un côté, une fois de l’autre. Je vais donc coller de l’autre côté un autre morceau pour faire la deuxième butée.

C’est important que les deux butées soient alignées. Je prends donc appui sur l’équerre pour coller la seconde. Les butées sont finalisées, je vais pouvoir l’utiliser pour reporter des points qui me guideront pour mon tracé. 

Il faut maintenant reporter la largeur de la planchette sur la baguette.

Le gabarit est prêt, il faut maintenant reporter le tracé sur ce dernier. Je pars du plan et je reporte. 

Rappel du plan et de l’assemblage

Pour cela, je vais surtout travailler à la mesure utiliser un compas, une fausse-équerre et une équerre.

Il faut être minutieux, car nous avons des épaisseurs très fines par endroit. Une fois le tracé fini, afin que ce soit plus visuel, je vais hachurer au stylo la partie centrale. 

Dans ce que j’ai fait, il n’y a pas de règles précises, j’ai tracé un assemblage qui me plait esthétiquement. Le plaisir esthétique, c’est ce qui m’a guidé pour la création de ce tracé. 

L’idée est de poser la baguette comme ceci, de faire redescendre les traits aux extrémités et de venir marquer les points du haut et du bas sur la planche. Puis, pour le retournement de la baguette, je vais la placer comme ceci. Sur les faces de parements j’aurai le dessin visible et à l’extrémité le dessin plaqué. 

Report du tracé sur les planches : 

Dans un premier temps, je reporte la largeur de la baguette sur la planche à l’aide d’un trusquin.

Par la suite, je viens placer mes différents repères sur la planche de noyer. 

On relie les points avec l’équerre et je colorie les zones qui seront retirées. 

Usinage à la scie japonaise : 

Une fois les coupes finies, on peaufine les entailles au ciseau à bois, puis j’emboite mon assemblage : 

Problème : 

Je suis déçu du résultat. Je n’ai pas maitrisé parfaitement le sujet. Mon gros souci est que je n’arrive pas à utiliser les scies japonaises comme il le faut. Il me semble que travailler debout avec du bois pris dans une presse ce n’est pas la bonne posture. J’ai encore besoin d’entrainement avec les scies japonaises. Je vais donc continuer la construction de mes assemblages avec des outils occidentaux, dont ma scie à dos. 

Usinage et retour aux outils occidentaux : 

Je teste une première fois l’assemblage les queues d’aronde afin de repérer les potentiels ajustements à faire. 

Les ajustements sont finis, je peux passer à l’assemblage à blanc : 

Une petite conclusion, pensée à propos de cet assemblage : 

Entre la réalisation de deux coins, il y a eu un weekend. Ce projet me tenant particulièrement à cœur, j’ai hésité à tout recommencer pour deux raisons :  

  • – La première est due à la qualité des assemblages qui ne correspondent pas entièrement à ce que j’espérais. 
  • – La seconde, je me suis demandé si je ne m’étais pas trompé de style, d’interprétation dans la manière dont j’avais envie de finir le travail de mon père. Dans les pièces on retrouve un style moyenâgeux et j’ai eu un doute sur l’aspect de la boite que j’avais fait qui ne serait pas en accord avec les pièces. J’ai cherché pour voir ce qui se faisait à cette époque, mais on retrouve des styles gothiques très travaillés avec des sculptures ou des choses très rustiques avec de la ferrure. Ce sont deux styles que je ne maitrise pas pour le moment. 

Finalement, j’ai décidé d’arrêter de me poser trop de questions et j’ai continué les derniers assemblages qui me manquaient. Au final, on retrouve un rendu très sobre, car malgré un assemblage avec un côté tape à l’œil, il est fait de la même teinte de bois des deux côtés ce qui lui procure une certaine discrétion. 

Retrouvez avec tous les détails, les étapes de la fabrication de cet assemblage en vidéo :

4 – Un mécanisme d’ouverture invisible et l’assemblage de la boite 

Pour que la boite du jeu d’échec reste la plus discrète possible, je souhaite lui faire un mécanisme d’ouverture invisible. J’utilise une baguette de Wengé et des aimants. De cette manière tout est dissimulé dans le corps de la boite.

Assemblage et camouflage des défauts

Je vais commencer par camoufler les imperfections de l’assemblage avec des flipots. Je devrais également camoufler une boulette que j’ai faite sur l’une des pièces, car j’ai réalisé une rainure sur le haut de la boite…

Je rabote une baguette pour obtenir la même largeur que la rainure. Je vais venir la coller à l’intérieur puis je vais la raboter de nouveau pour obtenir la même épaisseur.

Je teste une nouvelle fois les assemblages à blanc, puis passe au collage de la boite. 

Toutes les pièces sont assemblées, je maintiens l’ensemble avec des serre-joints et je laisse sécher. Une fois sec, je m’attèle aux flipots pour les assemblages. 

Mise en place du mécanisme d’ouverture invisible : 

Je commence par la création des supports sur lesquels sera posé le plateau avec le damier. Voilà le rendu final du support que je crée.

A l’aide du tour à bois, j’usine un cylindre.

Mon cylindre est prêt, je trace maintenant les traits qui me guideront lors de la découpe de la pièce, puis je scie. 

Après rabotage, mes supports sont prêts pour la finition. Sur l’un deux, je vais créer une rainure afin de placer la baguette de Wengé qui servira au mécanisme d’ouverture pour soulever le plateau. 

Je taille maintenant la baguette de Wengé du mécanisme afin de faire un petit tenon de 4,5mm. Ma baguette fait 6mm. Je perce un trou du diamètre du tenon. 

J’ai quelques ajustements à faire sur le plateau qui ne rentre pas parfaitement dans la boite. Je vais donc raboter.  Une fois cela fait, je perce un trou dans le support du diamètre de mon aimant que je place et colle. Je mets ensuite de la colle sur les bords du support afin de le fixer.

L’échiquier n’est pas encore totalement finalisé, il manque une dernière touche de finition mais le rendu me plait déjà et je sais qu’il est réussi. 

Retrouvez les détails en vidéo :

5 – Patine et finition du bois pour mettre en valeur notre travail 

Pour que notre travail de menuiserie soit bien mis en valeur et que ce ne soit pas simplement une réalisation réussie, il est très important de consacrer un long moment à la finition du bois. Les pièces du jeu d’échec seront donc cirées avec une cire presque noire afin de leur donner de la patine. Le reste de la boite sera soigneusement raboté et poncé avant de recevoir une finition du bois à l’huile Rubio.

Étape 1 : La mise en place des aimants sur le plateau. 

Je perce des trous du diamètre de l’aimant aux quatre coins du plateau, puis je les colle à l’intérieur.

Étape 2 : Finition au rabot 

On passe le rabot sur l’ensemble du plateau et de la boite puis on finit avec un léger ponçage. Les beaux assemblages dévoilent enfin.

Étape 3 : C’est l’heure du Rubio 

J’applique du Rubio sur l’ensemble de la boite. Le résultat est magnifique, le damier a un joli éclat et les assemblages sont embellis. 

Etape 4 : Le socle des fous

J’en avais parlé au début de l’article, les fous tiennent difficilement debout. Je vais donc refaire leur socle. 

Le socle est fini. Je perce un petit trou dans le fou ainsi que dans le socle afin d’y coller un mini cheville réalisée à l’aide d’une cure-dent.

Étape 5 : Patine et finitions des pièces

Je nettoie chacune des pièces puis j’applique une patine sur chacune d’entre elles. Une neutre pour les pièces claires et une plus foncées pour les autres afin de les différencier.

Retrouvez la vidéo :

Le résultat est magnifique ! 

J’ai pris énormément de plaisir à faire ce projet. Il y a eu beaucoup émotion à voir naître cette boite et les petits détails que j’ai voulu y mettre. Après de nombreuses années, j’ai enfin l’impression d’avoir pu apporter la touche finale pour qu’il prenne la place qu’il mérite. Je n’ai fait que la boite, mais je suis heureux de permettre à mes enfants, deux générations après, de pouvoir jouer aux échecs avec les pièces sculptées par mon père.  


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